À la Croix-de-Sel, noircie de la violence des eaux, les hommes ne sont rien dans l’histoire des Hommes. Ils traînent leurs existences de misère dans le bleu crasse des raz-de-marée. Sur les rives océanes d’un siècle bouleversé par l’essor des industries, la mer est peu nourricière et la mère ne fait guère mieux… Marcelle, grande âme sacrifiée, peine à subvenir aux besoins de Minot, son mystérieux enfant. Lui, il a le feu dans le sang : il vit dans l’impossible souvenir d’un halo d’or qui l’obsède. Persuadé qu’un monde incandescent l’attend quelque part, à mille lieues des bas-fonds du port, il rêve de s’en saisir pour l’offrir à Marcelle. Justice serait ainsi faite, même si l’ordre des choses ne semble guère se soucier de celle-ci.
« Ce qui plaît à l’esprit, ce sont les histoires justes : les gosses de la misère qui triomphent d’une gloire céleste, les blanches beautés nées des noirceurs les plus noires, les récits de vertu, d’armures étincelantes et de leurs lames vengeresses, les épopées où la grandeur du héros, par un curieux rayonnement de l’être, élève le monde tout entier, le sculpte à son image.
On les narre à sa progéniture, amoureux de ce que l’on y découvre, espérant secrètement absorber un peu, pour soi-même, de ces victoires clinquantes, toucher par procuration à l’extase de ces vies qui se vivent à la hauteur des aspirations morales de ceux qui les traversent.
Pourtant, il n’est rien de plus mensonger que ces contes-là que l’on siffle aux oreilles des enfants et qui leur apprennent le monde dans l’idée terrible de la justice. »